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Signes
La revue Signes ouvre ses fenêtres à celles et à ceux qui aiment l’Art et son poème comme un don de soi qui aiment les correspondances entre les œuvres du poète , du peintre, du musicien, du photographe.
Cette revue est thématique : elle fait découvrir l’activité d’un groupe, les poètes de l’école de Rochefort par exemple. Elle étudie l’œuvre d’un seul : Luc Bérimont, René-Guy Cadou, Robert Desnos, Benjamin Perret, Georges Brassens, Jules Paressant ; Pierre Jean Buffy : 31 poètes du pays nantais et alentours. La revue Signes aborde aussi dans une même donnée l’étude présentation d’œuvres différentes et permettent ainsi de saisir les échos multiples des correspondances artistiques.
n° 25, février 2005 ISSN : 07600070 ISBN : 2-84273-458-0 nombre de pages : 218 dimensions en mm : 210 x 295 x 15 prix TTC : 18.00€
Sommaire
:
1 Préface par Yves Moulet
2 Editorial par Luc Vidal
6 Questionnaire
7 Gilles Baudry
14 Marc Bozec
20 Claude Bugeon
27 Christian Bulting
34 Claude Burneau
40 Jean-Claude Coiffard
47 Yves Cosson
54 Frank Cottet
59 Paul Couedel
66 Jean-François Dubois
73 Albane Gellé
80 Philippe Gicquel
87 Jean Marie Gilory
94 Jean Noel Guéno
101 Roland Halbert
108 Kza Han
115 Guy Hivert
122 Claire Neige Jaunet
129 Nicole Laurent Catrice
136 Michel François Lavaur
143 Alain Lebeau
150 Ghislaine Lejard
157 Jean Luc Lerebourg
164 Franc Mallet
171 François Moreau
177 Martine Morillon Carreau
184 Yves Moulet
191 Henri Philibert
198 Claude Serreau
205 Eric Simon
212 Luc Vidal
220 Catalogue général
Édito
:
Nous avions contacté une cinquantaine de poètes. Certains n’ont pas répondu. D’autres n’ont pas voulu. D’autres encore n’avaient pas le temps. Leurs occupations institutionnelles les empêchaient d’être disponibles. Ce préambule éditorial est une façon de dire que notre démarche est celle d’un compas ouvert, d’un cercle au large diamètre ainsi tracé. Elle continue une tradition nantaise tangible 1. Elle tente d’établir une connivence fraternelle entre poètes. Et au bout du compte, toute institution quelle qu’elle soit (si elle ne sort pas de ses murs psychologiques) ne génère-t-elle pas une fin annoncée de la fraternité poétique ? « Une anthologie n’est pas un herbier. Elle n’est pas un cimetière. Vivre se conjugue au présent. » écrivait Pierre Seghers 2. Il existe une quantité énorme d’anthologies (sans parler des anthologies scolaires). Elles sont traversées par les enjeux littéraires, politiques et idéologiques de nos civilisations. Mais il n’y a pas à proprement parler de modèle anthologique. L’anthologie peut être le fruit de l’humeur bonne ou mauvaise du lecteur, de son arbitraire, de ses choix. Mais elle peut être animée par les bienfaits de l’emprunt selon Montaigne. C’est comme un droit de citation indispensable à la connaissance des forces profondes qui animent les courants poétiques. Et ce numéro 25 de SIGNES établit une relation spéculaire, celle de l’âme des poètes, avec leur lieu personnel et leur ville. Nous avons eu un moment fort de lectures et de rencontres. Le poète tire ses rêves au plus près du réel, conjugue sa révolte à tous les temps pour mieux nous éclairer. Cette revue, c’est en quelque sorte les poètes par eux-mêmes et en eux-mêmes. Voici ce que j’ai vu dans leur fontaine miraculeuse :
« Le ciel/comme une imposition/des mains. » Gilles Baudry est chercheur de pépites de et d’(in)certitudes. Sa poésie, ses poèmes me font penser à l’art de la fugue de Jean-Sébastien Bach. Comme si, à force d’écoute et de patience, le poète pénétrait la nature même des mots : leur portée ineffable, leur souffle exquis, leur secret inouï.
Poète de l’échange discret, et de la parole murmurée. Ses poèmes sont la marque d’un jeu de cartes énigmatique. « Mes pas me ramènent au fleuve oublié de la ville » écrit Marc Bozec. Chacun de ses poèmes ressemble à des mots serrés, délicats comme s’ils préparaient la prose de ses récits.
Claude Bugeon, c’est la reprise du récit perpétuel. « Il entend le vent qui monte soudain, les nuages lourds se précipitent, vision miraculeuse d’une journée où s’expriment toutes existences. » Sa pensée sait appréhender la complexité du monde. Sa poésie accouche de la simplicité du réel ; et si je dis reprise, cela veut dire recevoir en confiance les forces secrètes du langage, renouveler avec minutie les travaux et les jours comme une fête.
« Je n’écris pas de poèmes/je joue ma peau/Dans un mot/ma vie/à chante ou crève. » Ce court extrait ouvre une fenêtre de la poésie infiniment lyrique de Christian Bulting. Ce passage reprend l’idée de l’éloge de la vie dangereuse de René Guy Cadou. L’essence du poème bultinien s’inscrit dans le maintenant mais puise ses sources dans l’autre monde.
Vous avez le bonjour de Claude Burneau. Comme des reflets, ses poèmes délicats sont chuchotés par le murmure de ses histoires. Ce Signes des poètes du pays nantais et alentour n’est pas classique. Il est vitre ouverte par le soleil que le poète nous offre comme un « bilboquet à miel ».
Entre la bouche ouverte du petit homme, les pays des étoiles dévoilées à ses regards et le silence fourni par la mort d’un poète, Jean-Claude Albert Coiffard ouvrage son poème. « Derrière lui,/le souffle d’une aile/ou le bruit d’un pas./Il tendit l’oreille,/c’était le bruit d’un pas./Il se retourna./La route était déserte. » Son but, la fraternité des poètes, le pourquoi, comprendre le chemin qui mène à ce silence. Quand la colère devient inutile, le poète nous invite à sa table ensoleillée.
« Et Dieu vivant/Enseveli dans le regard des passants ». « Chaque instant de mon existence est une somme et une sommation ». S’il fallait inventorier l’œuvre du poète Yves Cosson, je la placerai entre Max Jacob et Paul Claudel. C’est le sourire du saltimbanque et de la ronde de ses mots que je retiens comme une blessure de son âme.
Il recherche entre le monde et lui un point d’équilibre comme un point focal. Avec la poésie de Franck Cottet, on touche à l’art d’une photographie commentée. « À l’ombre on s’assoit/sur les chaises en toile/sans la force de rien faire/on écoute on se parle ». Poésie du flash, du carnet de bord, de la note juste, du regard qui justifie ce regard fraternel sur les choses et les hommes.
Voilà un homme qui avait demandé à la poésie de lui offrir un miroir anonyme. « La musique du vide et le silence du rien » lui fut donné. Il eut peur. Il déserta son poème comme on déserte un temps de vivre. Petit Poucet de la chanson des mots, Paul Couëdel réensemença sa « mémoire en liesse ». « Je fus le gamin-oiseau/triant les bleus de l’été ».
Comment dire ? Il plante son chevalet de peintre ou un pied de photographe au milieu du décor, celui de tous les jours et de chacun. Puis, il laisse venir à lui les rumeurs, les observations, les bruits, les paroles évanouies, un geste de son enfance. « Écrire… Forer le connu » écrit Jean-François Dubois. Voilà dans cette formule toute la haute qualité de l’écriture du poète. Poésie de l’exact nommer. Dense. Effective. Comme la mer, elle bat son plein et délie un rêve.
« Et moi mes mots ils sont toujours un peu trop dedans émus. » Albane Gellé traverse les saisons du langage avec un cœur battant qui vient du fond d’une mélancolie insoupçonnable. « Un homme il ne dit rien il est perdu de toute façon on n’entend pas quand il parle… » Où va-t-elle chercher son air libre ? Dans une cinquième saison ignorée de tous ? Sinon de quelques invités inconnus. Sa poésie prend naissance dans les interstices du verbe. Là, plus de questions : des réponses au cœur de ses paumes, avec les mains sur son cœur.
Si vous ouvrez véritablement les yeux sur la géographie de votre ville, vous y verrez Philippe Gicquel sculptant ses poèmes en prose ou non. Poèmes coruscants avec un burin de tendresse. « Le fleuve, à tes pieds, est un bout de nuit qui a dressé son lit sous la lumière ». Sa poésie est infiniment efflorescente et chaleureuse.
Jean-Marie Gilory, le travailleur de la mer, sait demander aux mots, à leur sel, les clés du voyage. Poète infatigable, sa lucidité se conjugue avec une tendre ironie. « Derrière et sous les vents/Je n’ai trouvé que vent/Je n’ai trouvé que mer. » Et vogue son poème.
Jean-Noël Guéno a étudié profondément et amoureusement l’œuvre de Jean Rousselot. Il a raison de dire qu’il fut un des derniers grands du xxe siècle. Ce grand méconnu nous a quittés il y a peu. « Fort/de ton feu/nourri au vivier du cœur/tu ne crains pas de marcher/front haut. » L’écriture poétique de Guéno invente des traces et des mots rouges, humbles, dictés par sa soif de liberté.
Roland Halbert est le poète qui prend son temps. Sa mesure au fond du temps des mots indique l’éternité de l’instant comme une marque essentielle de sa création. « Il y a une aventure du langage à la porte dérobée ». Le poète est le creuset des énigmes. Halbert devient nécessairement un marcheur inévitable avec « un bâton sonore en main ».
« Le poète est celui qui annonce l’entrechoquement de toutes les espèces, végétales, minérales, humaines, animales, célestes » écrit Kza Han. On retrouvera dans son œuvre poétique la fascination qu’elle a pour le verbe de Maïakowski. Le mot qu’elle traduit en allemand, en français, en coréen (sa langue natale) est pour elle ce « Nave va » qui permet l’aventure inouïe de la poésie. Et dans ses poèmes, je retrouve les essences rares de ce travail.
Poète de la discrétion. « Aujourd’hui tu marches/vers la face inconnue/du monde et ne vois/Pas toujours où veulent aller tes pas ». Ce travail patient est à la base du tissage de ses poèmes. La poésie frappe au carreau de Guy Hivert. Il ouvre la fenêtre. Son « langage clair » selon Gilles Pajot vous rafraîchit.
Dans les poèmes de Claire-Neige Jaunet survivent des traces de mélancolies. « … la vie continue/devant les miroirs vides/et les reflets cinglants de notre comédie/nuits de remous/nuits d’insomnies/Jusqu’au petit matin où cessent les rengaines. » Ses chansons (cette musique silencieuse au cœur du mot) distillent une joie rebelle qui cherche sa voie. « La porte est close/Mais la baie est immense ».
« Je me dresse au matin/dans une parole verticale. » Il y a de la fée Viviane qui habite l’âme de Nicole Laurent-Catrice. Dans l’univers de sa poésie les mots secrètent des perles de silence. Les hommes pressés y apprennent la patience. « Entrés dans le labyrinthe par la porte de la folie. » Et se perdre ainsi pour le langage du cœur.
« Car, le poème est passerelle, corde et canal » La poésie de Michel François Lavaur a cent yeux. Ses livres Argos (1 à 9) viennent de la nuit, de ses yeux de guetteur, de cette part au fond de lui tenue en éveil comme au début des temps. Le poète croit à la solidarité des matières. Celle de l’étoffe des mots, des arbres, de la peau vivante de l’animal. « La poésie… est une charge qui modifie le matériau qu’elle habite au point qu’il n’est plus qu’elle. »
Alain Lebeau a répondu au questionnaire de la revue d’une façon succincte et brève. Ces réponses ramassées sont à l’opposé des longues promenades lyriques qui naissent des flancs de sa poésie. « Je meurs dans chaque vers qui n’éclate pas en bouquet. » Ses poèmes sont issus des quatre coins du monde, d’un regard en constante mouvance comme si le poète avait le souci durable de faire de ses bras une ronde accueillante en dépit de la dure réalité.
Pour Ghislaine Lejard, la poésie est une terre d’accueil. Un silence est la réponse du poète parce qu’il juge inutile les mots de la révolte. « La cendre, en offrande sur nos fronts, déposée/Marque notre destin à l’amour arraché. » Le poème est alors notre seul secours.
Il y a dans le poème de Jean-Luc Lerebourg la justesse du geste du graveur. « Atteindre ainsi le rêve du port en l’île./Le désir est demeuré intact, irréalisé./Voici la longue nuit au seuil de ton engagement. » Sa poésie semble naître du toucher du papier, de l’entaille du regard qu’il fait à la chose observée, de l’odeur des encres. « La lumière s’évapore par assaut./Reste le sel et mon désir tout neuf. »
Entendre les langages oubliés : c’est en plongeant nos regards dans les mots du poète que je qualifierais ainsi les lignes de ses recherches langagières de Franc Mallet. Évoquer le grand cycle de son œuvre maîtresse : La Multiplication, c’est évoquer la recherche d’un cœur (é)perdu, d’un langage fluide, fréquentatif, persévérant, chevillé à l’histoire du personnel et du collectif. « La poésie, au milieu de notre nuit, le feu et la lumière ». La vraie respiration du poète vit imprégnée par la houle du temps.
Arrêtez votre regard un instant sur les poèmes de Françoise Moreau et vous comprendrez pourquoi le poète est maître des couleurs. « La nuit bleue s’évide d’un carton de lumière brutale. » Sa poésie enfante une saison mélancolique. « Cette enfant-là refuse de savoir que les jardins coûtent de la peine/La lourdeur de la terre. La mort qui la nourrit et les bêtes qui l’habitent ». On dirait que son rêve est inconsolable.
Emmanuel Hiniart parle ainsi du poète Martine Morillon-Carreau : « Elle cherche « à l’œuvre en l’ombre la clarté » pour en partager le fruit unique. » « Et la mer est noire/De proche en proche/meurtrissures/couleur de pensée meurtrissures/secrets scellant l’insomnie mauve/des paupières. » Le poète tente de trouver les formules poétiques de l’écoulement du temps, ses coulées même, comme un nœud tragique à trancher.
« Perpétuer l’étonnement ». Je vois l’enfant Yves Moulet capter par les images mouvantes, les reflets des flammes sur les lambris ou les planches. Le poète est toujours étonné par cela. « Et je distillerai/Ce que je pense vrai/L’alizé de mes mots/Pour l’étranger d’apparence ». Il aime aussi les néologismes et les conjugue avec bonheur. Son écriture et ses bâtons d’expression sont élaborés avec tous les soins d’un artisan verrier.
J’aperçois Henri Philibert au bord d’une fontaine. Calme et tranquille. Il relève les filets de sa pêche en ouvrant ses carnets de notes. Livraisons de mots délivrés à foison. La poésie de Philibert contient le subtil équilibre entre les jeux sur les mots et les images « Crotale fâché/crochet fatal. » et les échos profonds de la chamade de son cœur. « Je parlerai des jours où le soleil repousse. »
« Mais les yeux qui savaient/inventèrent l’espace/où le ciel s’accorda/aux regards les plus clairs. » Le poème est sans doute un art d’usage de la conjugaison tressé et dressé dans les mailles serrées du langage. Claude Serreau plonge les racines poétiques entre les deux infinis du monde. Tension des appétits, désirs assoiffés des métaphores. « J’ai longtemps gardé des relations avec le large » écrit-il. C’est là qu’il trouve son risque et son rêve d’épure.
Éric Simon a le pas lyrique. Son écriture est un sourire de lune, de laine qui n’a pas peur du dialogue avec la mort. C’est pour cela qu’il vit dans la houle du réel. « Le blanc des pages/est-ce la nudité ? le blanc des mots/dans le noir des pages » Rêveur de multitude, le poète ne téléphone que rarement aux abonnés présents. Manière de dire qu’il faut réinvestir les mots dans un autre temps d’horloge et d’amour.
Leurs poèmes, ces poèmes signés sont la métaphore de nous-même. Nous partageons avec Michel Casenave ce commentaire : « Comme un immense corps sans fin, la poésie de langue française est diverse et multiple : elle est contradictoire et constante, ondoyante et cyclique, dans un incessant combat qu’elle se livre à elle-même, et que double plus d’une fois une secrète identité 3.» A chaque lectrice, à chaque lecteur le miroir qu’il souhaite. La barbarie devient une des données quotidiennes de notre société du spectacle. Orwell, Koestler, Wells avaient tout prédit. Il y a un rapport d’évidence et d’urgence entre politique et littérature, entre politique et poésie. Ce numéro SIGNES, cette parole du poète ne sont rien. Alors raison de plus pour lire et écouter leurs poèmes. Le chant de dedans que l’on reconnaît et apprivoise ouvre les chemins de la paix intérieure. Bernard Delvaille 4 a raison : «Les poètes ne donnent pas à rêver, mais à vivre, non pas à croire mais à tenter de savoir.»